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Kezako du livre

Kezako = "Qu'est-ce que c'est ?"

Publié le par Ambroisie
Publié dans : #Genre Lectures Amoureuses

les manvais angesEditions La Musardine, Lectures Amoureuses
Publication : 1955 (VF) _ Réédition : 2001
192 pages _ 7,30 €

 

« Passez votre chemin et pardonnez-nous notre bonheur ». Dostoïevski

 

4ème de couverture : « Publié en 1955, interdit très vite, Les Mauvais Anges traîneront pendant de longues années (trente ans !), la malédiction d'une décision prise à l'époque par la fameuse. Commission du Livre, entraînée par l'abbé Pihan, naturellement très averti, sans doute, de ces « amours particulières ».

Pourtant la première édition comportait deux textes, l'un de Max-Pol Fouchet, l'autre de Robert Margent: L'un et l'autre célébrant le « don de poésie exceptionnel » de l'auteur, adolescent à l'époque (nous reproduisons ces textes en fin de volume).

Ce que nous soulignerons surtout, c'est à quel point ce court roman de la folle passion de deux très jeunes hommes garde aujourd'hui que la « littérature homosexuelle » se perd dans le réalisme le plus plat, le plus répétitif, le plus gratuit - une aura de trouble infini qui ira droit au cœur, même de ceux qui sont le plus étrangers à cet entraînement amoureux. »

 

Mon avis : J’ai tellement répété le titre du livre, le nom de l’auteur ces dernières semaines que prise d’une nostalgie soudaine, c’est à corps perdu que je me suis jetée à nouveau dans cette lecture tout en sachant qu’au final je souffrirai le martyr, mais qu’y puis-je ? Car quand on aime on ne compte pas, on avance comme un affamé jusqu’à ce qu’il y ait une fin, que celle-ci soit douce ou brutale. Et c’est justement d’amour qu’il est question.

            Indirectement, je viens de vous narrer toute l’histoire ou en tout cas, les lignes fortes de cette œuvre sans que vous n’en sachiez rien. Mais alors, de quoi ça parle Les mauvais anges ? (qui n’ont de mauvais que leur amour inconditionnel aux yeux de la société).

            Ici, on se retrouve en compagnie de Pierre et Gérard, tous les deux âgés de 17 ans qui nous ferons valser chacun leur tour, guidant nos pas à travers leur amour hors du commun et tellement pur que ça en devient douloureux. Une histoire d’amour comme il en est rarement donné de lire. Un amour tellement fort qu’il fait mal…

            Ils sont cousins et passent leurs vacances ensemble comme la plus part de l’année (avec leurs pères respectifs depuis qu’ils ont perdu leurs mères), et cet été leur amour va se dévoiler avec en guise de témoin : la nature. On découvrira la beauté sous tous ses plans sur laquelle se superpose l’amour. Auprès de Pierre, tout d’abord. Jeune homme calme, posé, en pleine possession de sa jeunesse et très possessif, qui cache une peur inconsidéré au sein de son cœur pour l’homme qu’il aime. C’est avec lui, en même tant que lui, que nous allons vivre le début de cette belle et triste histoire.

            Et ensuite avec Gérard. La beauté incarnée de ces anciens dieux grecs, l’oracle. Un corps à bannir un saint avec au fond des yeux cette arrogance, cette insolence qui vous donne envie de le posséder dans l’instant même contre son gré, et une sauvagerie indomptable dans le sang sauf par un seul, qui mènera jusqu’à leur perte. On découvrira avec lui ce que c’est de posséder l’amour et de se faire posséder par elle. Un plaisir et un châtiment en même temps.

            Au cours des pages qui passent, il faudra faire face et apprendre ce qu’est un amour pur qu’on ne se suffit plus l’un à l’autre jusqu’à ce qu’autour de nous, plus rien n’existe ou ne donne l’envie de respirer. Découvrant bientôt qu’on ne peut vivre sans la présence de l’autre à ses côtés. Etre tellement amoureux que même le corps humain devient un frein, un barrage face à ce sentiment fort et sans limite.

            Mais une ombre guette. On là sent présente dès les premières pages. Elle plane sans jamais se dévoiler mais on peut la deviner, elle est là, cachée. On se doute mais on refuse la mort imminente si sournoisement glissé, intentionnellement. L’auteur, malgré son jeune âge à l’époque, manie à merveille ce champ lexical à travers l’apparition de-ci, et de-là de ce « rouge » ou bien même, de signes de mauvais augure.

            Le bonheur sera de courte durée, on le sait mais on ne peut pas s’empêcher d’y croire quand même, d’avoir de l’espoir.

            Et bien que ça ne soit pas franchement exprimé, on devine avec regret que cet amour n’a pas de place dans cette société. Cette société qui rejette l’homosexualité, plane en arrière fond au-dessus des têtes des deux protagonistes. Que le tableau soit exposé au grand jour et se sera la fin, la déchéance. On déchirera la toile pour ne plus avoir à la regarder, faire disparaître à tout prix la honte et cette chose horrible parce qu’on ne la comprend pas.

 

            On lit se livre la première fois pour son histoire et la deuxième fois pour ses mots.

 

Extrait :

Récit de Pierre :

  « Vers deux heures du matin, comme la nuit fraîchissait, je m’aperçus que Gérard était en larmes. Ce fut en repliant mon bras, pris sous sa nuque, que j’effleurai sa joue. Elle était froide. Il se retourna pour cacher sa figure entre ses bras. Je lui relevai la tête de force : il respirait avec peine. Je mis mon front sur son visage et ses pleurs s’écrasèrent sur ma peau. Il suffoquait et cherchait à m’échapper. Je l’étreignis plus fort. J’étais comme fou. Les larmes m’excitaient, je voulais cette douleur inconnue et soudaine, j’eus des caresses plus précises : il me repoussa. Je le giflais. Il ne pouvait parer mes coups, car je sentais bien que j’étais le plus fort. Je frappai. Dans le silence nocturne, ce bruit nous unissait comme de faire l’amour…

  La nuit va s’achever. Gérard dort, je rêve. Qu’avait-il ? Ni mes questions ni mes caresses ne purent le convaincre de me parler. « Je t’aime, c’est tout », me disait-il, et je crois en effet que c’était tout, que c’est tout. Aimer est un malheur et même un ciel clair, pour deux amants, est un ciel terrible. Nous avons trois jours entiers avant que nos pères ne rentrent. J’ai conscience d’un malheur qui s’approche.

  Gérard dort. Il est plus beau qu’il n’a jamais été ; dans le sommeil il retrouve un visage d’enfant et un peu de salive l’unit à sa couche, comme si ce lien venu de la chair était le seul qui dût encore l’attacher au sol. Il dort et la fatigue me tien éveillé. Il songe et le songe désire que mes yeux soient ouverts. Je suis l’amour pour lui et je ne sais rien de ce qu’il veut quand il sommeille. Combien de nuits semblables devrai-je affronter pour atteindre l’aurore ! Nous sommes déjà malheureux. Notre amour est un amour nocturne, sa nuit est une nuit trop longue et j’aime trop Gérard.

  Mon Dieu, je voudrais mourir !

 

Récit de Gérard :

  « Le ventilateur dépeignait Pierre qui, à chaque instant, passait la main dans ses cheveux ; ma cousine racontait des histoires fantastiques, et comme il ne faisait ni clair, ni sombre, je ne m’amusais pas encore à paraître effrayé. Fort tard, nous lui souhaitâmes le bonsoir, et prétextant la chaleur nous lui assurâmes que nous serions mieux dans la grange pour dormir. Elle nous recommanda de nous couvrir assez, l’aube étant fraîche, car elle craignait que l’orage ne nous surprît. Traînant chacun une couverture, nous gagnâmes la grande. Il n’y avait pas de lumière ; je me déshabillais et me jetait nu, à plat ventre, sur la couverture étalée tant bien que mal sur le foin. Pierre s’allongea près de moi ; nous restâmes enlacés des heures, puis il s’assoupit et, à l’instant où je compris qu’il allait s’endormir, une grande tristesse s’abattit sur moi. Je luttais contre les larmes, mais elles montaient de mon cœur à ma gorge, à chaque soupire, et chaque fois que je respirais, de ma gorge à mes paupières : je pleurais de solitude près de celui qui était mon amour. Alors, soit qu’il fût réveillé par un coup de tonnerre, soit qu’il se défendît encore contre les pièges de la nuit, Pierre me toucha le visage et s’aperçut de mes pleures.

  « Qu’y a-t-il, Gérard ? » Il voulait savoir à tout prix, me saisit la tête, me secoua : je gardais le silence. Il se souleva davantage, me renversa le front, cherchant à me baiser la bouche. Je serrai les lèvres ; furieux de désir, il m’écarta les genoux, prit ma verge dans sa main. Je le repoussai avec rudesse. Sans me lâcher, il me gifla comme jamais il n’avait osé le faire ; les larmes ne l’arrêtaient pas ; il fut surpris de mon courage, mais s’il avait su combien la douleur m’était indifférente, il aurait cherché à calmer l’autre peine, celle qui me quittait lorsqu’il ne dormait plus.

  « Qu’as-tu, me répétait-il, pourquoi ces larmes, parle-moi, je t’en supplie. » Mais je m’enfonçai dans la solitude par à-coups comme un noyé. Il eut beau supplier, se faire câlin, exiger, je restai muet. J’aimais la chaude impatience des larmes.

  Au moment où il me redisait : « Qu’as-tu ? » dans un souffle, je lui jetai ma raison de souffrir : « Je t’aime, c’est tout. »

  Il parut ne pas comprendre. Je savais bien qu’elle était impossible à décrire cette peine faite de trop de bonheur. L’amour est un désastre.

  Pierre pouvait m’adorer, Pierre pouvait me poursuivre jusqu’au cœur du sommeil, Pierre pouvait me vouloir comme on veut un corps qu’on admire, il ne réussirait pas à me rejoindre si seulement je fermais les yeux pour songer à la nuit, au vent dans le jardin, à la mélancolie d’une promenade nocturne. Un mur de chair était entre nous, et dans ce mur l’amour se réfugiait avec son cri d’oiseau blessé comme le rouge-gorge des murailles. »

 

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Moineau 20/08/2014 17:34

Un des rares livres que j'ai aimé relire. Le style d'Eric Jourdan fait toute la beauté du texte. C'est un véritable texte hérotique : tout est dans la subtilité, dans les non-dit, dans les fantasmes. Mais ce n'est pas que ça : le roman traite aussi du tabou, de la violence et de la jeunesse. Pour décrire aussi bien l'amour il fallait l'avoir vécu et surtout avoir du recul pour le comprendre. C'est incroyable de se dire que l'auteur l'a écrit à 16 ans. En tout cas merci pour cette critique

Bidouillette/Tibilisfil 10/03/2010 08:20


Excellente vengeance!!!!!!


Bidouillette/Tibilisfil 08/03/2010 20:22


Merci pour ta visite, je sens que je vais m'abonner! Excellent choix que ce livre!!!
Et je vois que tu lis à la Croisée des Mondes! Ce fut une révélation il y a dix ans, grâce à ma fille!


Ambroisie 10/03/2010 08:12



Merci aussi à toi pour cette visite, ca me fait chaud au coeur. En réalité, nous sommes deux personnes sur ce blog : Skelarh et moi-même (Ambroisie). Et c'est lui
qui est en train de lire A la Croisée des Mondes. Pour ma part, c'est déjà fait depuis le collège. Une trilogie que j'ai lu deux
ou trois fois déjà pour me venger de ceux qui me conseillaient de lire Le Seigneur des Anneaux à la place.



Marie L. 05/03/2010 20:32


Je ne connaissais pas du tout mais ton enthousiasme (ému!) me donne envie de le découvrir...


Ambroisie 06/03/2010 16:11



Oui, je le conseille un peu partout en ce moment et il semblerait qu'il intéresse beaucoup. En général, c'est vraiment une histoire émouvante et d'autant plus
surprenante quand on sait à quel âge l'auteur a écrit ce livre. Mais vraiment, c'est une très belle histoire. Il faut juste se faire au style.